Je me suis prêté à un jeu de questions sur le journalisme et son histoire récente, assuré par l'une des élèves de Serge Henri, de Marketing-Professionnel. En voici le rendu.
Aujourd’hui, quel bilan faites-vous sur l’évolution des moyens de s’informer en France ?
Le déclin des médias traditionnels est palpable. Mais pas forcément par les médias en question. Je m'explique : bien-sûr, la presse écrite, par exemple, voit bien que ses chiffres de vente sont en baisse régulière depuis plusieurs années. Mais ce n'est pas analysé de la bonne façon. La presse l'analyse comme une défiance vis à vis du support papier : elle compte donc sur de nouveaux supports comme le mobile, l'iPad... pour vendre ses contenus. Or, le problème n'est pas là : il réside dans la valeur de ce que la presse a à vendre. Pourquoi irai-je payer un contenu que je peux trouver gratuitement sur le web, ou constituer moi-même sur le web avec des outils d'agrégation, de gestion de flux RSS...
Vous-même, quels types de médias utilisez-vous pour accéder aux actualités ?
Je me constitue un réseau de flux RSS sur les thèmes qui m'intéressent. La plupart de ces sources proviennent de blogs ou sites d'entreprises, ou de médias n'existant que sur le web. Aucun média traditionnel ne pourrait m'assurer cette mine d'information.
Utilisez-vous des réseaux sociaux pour obtenir des informations ? Si oui lesquels ?
A part les flux, Twitter est une excellente source car on y trouve de plus en plus de liens partagés par des sources fiables. Les questions-réponses sur Linkedin sont également précieuses. Facebook est moins facile à utiliser pour glaner des informations car il faut faire un gros travail de tri. Même si des solutions de tri-agrégation type tableaux de bord vont sans doute se multiplier -cela fonctionne déjà bien pour Twitter. Les Digg-like ont aussi été pertinents mais leur modèle semble s'essouffler.
Les journalistes se sentent-ils devancés de nos jours ?
S'ils se sentaient davantage devancés ils pourraient jouer le rôle qui pourrait être le leur : forts de leur expertise, ils pourraient être les animateurs-modérateurs des discussions sur l'information, l'actualité qui ont lieu sur les réseaux sociaux.
Selon vous, les réseaux sociaux relèvent-ils de la sphère personnelle ? Pour quelle(s) raison(s) ?
Un réseau peut servir à ce qu'on veut, ce qu'on veut bien en faire. Il y a cependant un problème quand les mêmes réseaux servent à la fois à des fins personnelles et professionnelles. C'est notamment le cas de Facebook et Twitter. On y croise des gens qui, tout en se présentant au nom de leur entreprise, publient parfois des éléments très personnels. Et comme, moi, j'utilise les réseaux à des fins professionnelles, j'assimile ces utilisateurs-là à des spammeurs.
Que pensez-vous de la pratique de la politique et du social sur Twitter ou Facebook ? Est-ce un effet de mode ?
Pour la politique, c'est peut-être une mode, car bien des politiques présents ne savent pas trop pourquoi ils y sont, à part parce que cela fait branché. Pour le social comme pour les entreprises et notamment leur service client, c'est tout autre chose. Ils ont compris qu'avec leurs clients, leurs cibles, il fallait aujourd'hui engager la conversation. C'est chose faite et c'est durable, après Facebook et Twitter ne sont pas éternels mais leurs successeurs seront utilisés de la même façon.
Les réseaux sociaux peuvent-ils se substituer ou non à d’autres médias ? À votre avis, pourquoi ?
Plutôt qu'une substitution, je pense à une combinaison, mais pas forcément avec de vieux médias. Les médias traditionnels, tout comme les journalistes traditionnels vont peut-être bien disparaître, pour laisser place à un vrai réseau : des blogs + des médias sociaux + des flux RSS + des wikis + de l'User generated content + d'anciens journalistes traditionnels devenus producteurs de contenus... Evidemment, le modèle économique est à trouver...
On parle de media social comme une application du Web 2.0. Les réseaux sociaux sont considérés comme des médias sociaux. En quoi peuvent-ils être un media à part entière ?
Pour être un média, il faut produire des contenus qui apportent une valeur ajoutée. Les réseaux ont développé de telles fonctionnalités ne serait ce que par la possibilité de mettre en valeur des liens : c'est déjà de la production de contenus. Et Facebook en cherchant à devenir la plate-forme ultime, omnipotente, a développé plein de fonctionnalités qui peuvent en faire un média à part entière. Mais tout cela ce sont des outils techniques : reste à voir ce que les usagers en font réellement.
En quoi cette nouvelle façon de s’informer influence le citoyen ?
Est-ce que ce ne serait pas le citoyen qui serait à présent davantage en position d'influencer les flux d'information en étant à la fois récepteur, utilisateur et producteur ?
Selon vous, quelles sont les menaces que peuvent représenter les réseaux sociaux (dans la diffusion de l’information, les usages que cela peut engendrer…) ?
Des menaces ? Tout est menaçant, les réseaux comme le reste. Ce n'est pas une spécificité des réseaux. Cependant, il faut que des gens prennent en charge des fonctions de modérateur, que leur expertise leur permet d'exercer : ce n'est pas évident, mais c'est un système d'auto-régulation qui doit se mettre en place ; cela se fait sur Wikipédia, à l'intérieur des communautés, y compris sur Facebook, cela doit se faire de manière généralisée. Et bien entendu, être modérateur ce n'est pas un poste auquel on vous nomme, c'est une fonction dont vous vous saisissez de vous-même. Autre danger : le risque de se perdre, se noyer, si les outils d'agrégation, de tri ne suivent pas. Et là, on peut être optimiste :les premiers outils apparaissent pour Facebook, qui était à la traîne sur ce plan.
L’information que l’utilisateur produit lui-même a-t-il une valeur pertinente ? Si oui pourquoi ?
Il y a plusieurs manières de produire du contenu. L'une d'elles consiste à agréger des contenus existants, ce qui, au final, revient à générer son propre contenu. Aucun problème de pertinence dans cette démarche. Une autre manière : c'est la génération de contenu, d'une entrée réellement créée par l'utilisateur, et diffusée par ses soins puis relayée par d'autres, ou agrégée par d'autres. La pertinence de ce contenu peut être jugée par l'écho qu'en font les autres internautes, et la conjonction de cette information avec d'autres, similaires, d'autres utilisateurs et l'importance de la sphère ainsi constituée. Cette information peut alors être évaluée en termes d'utilité, et si elle est utile elle est pertinente.
Autre manière encore : la production d'information sous forme de commentaire d'une autre information, ce qui en fait une information wiki, jamais obsolète (potentiellement) : c'est pertinent de ce fait.
Le citoyen lambda pourrait-il devenir un journaliste via ces différents moyens (blogs, forums d’expression, réseaux sociaux…) ? Pour quelle(s) raison(s) ?
Tous journalistes ? C'est la question que s'est posée Lepost.fr, et la réponse a été oui. Pourquoi : parce que des garde-fous ont été mis en place, avec un vrai rôle d'animateur des journalistes professionnels de la rédaction, pour susciter des contenus et les valoriser.
D'autre part, un blogueur devient un journaliste de fait quand son contenu apparaît aux côtés de ceux de vrais journalistes dans une requête sur un moteur de recherche et que l'auteur de la requête l'intègre dans son flux d'informations qui constitue au final l'histoire qu'il va se raconter sur le thème en question.
Dans quelle(s) mesure(s) ces nouveaux moyens de s’informer donnent-ils une possibilité de vérifier et de comparer les informations ?
Ce sont les outils d'agrégation qui peuvent le permettre. Après, évidemment, il reste à faire un travail : ce n'est pas de l'information servie sur plateau, pré-digérée. En ce sens, c'est peut-être même un facteur de supériorité par rapport aux médias classiques, avec lesquels l'auditeur-lecteur est plus un consommateur passif qu'un réel acteur.
Lorsqu’on évoque les réseaux sociaux, on ne parle pas d’innovation en tant que telle, c’est dans les comportements que l’on parle d’innovation sociale : qu’en pensez-vous ?
On parle effectivement beaucoup des usages qui portent l'innovation. Mais il ne faut pas oublier qu'avant de devenir un usage, une technologie a été créée en tant que technologie. En ne se penchant que sur les révolutions d'usages, on se met constamment en retard sur l'innovation car, au moment où les usages « s'installent », d'autres technologies sont déjà dans les starting-blocks.
Les nouveaux moyens de s’informer transforment-ils le rôle social des médias ? Pourquoi ?
Les nouveaux moyens en question ne sont pas une négation des médias traditionnels, ils les replacent par contre dans une chaîne dont ils sont un maillon, important certes, mais seulement un maillon. C'est sain, pour les utilisateurs, et pour les médias, qu'on oblige ainsi à se remettre en cause et à trouver de nouveaux modes de relations avec leurs publics. Question, cependant : combien de médias traditionnels sont prêts à faire ce bond ? C'est pourtant important : c'est de leur survie dont il s'agit.
En quoi les médias sociaux fonctionnent eux-mêmes comme des médias traditionnels ?
Et bien, c'est un peu leur problème : leur modèle économique est très incertain (y'en a-t-il un qui soit viable ?) ; et donc encore moins porteur que celui, déjà bancal, des médias traditionnels. Donc, il y a un vrai problème quant à leur avenir : d'un côté, ils sont devenus incontournables, mais leur avenir économique n'est pas assuré.
Comment les réseaux sociaux produisent-ils leur propre information ?
En partie par de l'agrégation de contenus existants : la vertu des liens par rapport au « copier-coller » d'informations souvent pratiqué par les médias traditionnels.
En partie par de l'user generated content.
En partie par les conversations générées sur le réseau : une conversation ressemble beaucoup à une interview, sauf que là, c'est tout le monde qui s'interviewe mutuellement...
Mais le mot clé n'est pas forcément « information » : ici on est dans la conversation, l'émotion ; on n'est pas en train de rajouter une couche d'information sur les multiples couches qui existent déjà et que personne n'arrive réellement à maîtriser et donc utiliser.
Les réseaux sociaux créent-ils une forme de citoyenneté différente, un rapport au politique et au social différent ? Si oui pourquoi ?
Il ne faut pas exagérer. Qu'est-ce qu'être citoyen aujourd'hui ? Ce n'est pas apporter une pierre à l'édifice, le public n'en a plus réellement le pouvoir, c'est comme ça et il le sait (une partie des raisons conduisant à une abstention forte aux élections). Alors est-ce que participer à une conversation sur des enjeux, comme on le faisait autrefois au comptoir des cafés est la forme moderne de la citoyenneté, low-cost ? Je crains que oui.
Pour vous, quels ont été les faits d’actualité politique et social français les plus marquants sur la Toile ?
La toile pointe sur des phénomènes, des anecdotes, des éléments marquants, petites tranches d'histoires, pas forcément sur des grands faits qui, au demeurant n'ont que peu de sens parce qu'ils sont accompagnés d'une grande part de « théâtre organisé », de mise en scène. Ces anecdotes etc. sont à lire entre les lignes, pour percevoir les choses correctement, mais le public est-il prêt à donner un peu de temps, de travail pour accomplir cette tâche ou se contentera-t-il de survoler, sans grande implication ? C'est alors que les journalistes pourront jouer un rôle d'alerte, d'animateur de conversation, qu'ils n'ont pas aujourd'hui.