Storytelling et neurosciences

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Neurosciences ? Pouark ! J'entends déjà les gens qui pensent que les neurosciences ne sont que foutaises. Ce sont très souvent les mêmes qui pensent la même chose du storytelling. Parfois, et entre autres quand il s'agit de chercheurs, ils trouvent que les deux disciplines sont non seulement de la foutaise mais également dangereuses. Non, pire : une malédiction, horreur, putréfaction...

Conclusion simple et définitive. Pour peu que l'on fasse un livre sur ce thème, avec une opinion nécessairement tranchée comme celle-ci, et le succès de librairie sera peut-être au rendez-vous. Quoiqu'un livre nuancé aurait aussi été un succès, mais dans la catégorie des ouvrages professionnels. Moins intéressant.

Bon, ceci dit, et sans animosité puisqu'il y a (c'est un constat empirique) de la place pour tout le monde, pro- et anti-, sur le marché des neurosciences et du storytelling, venons-en aux faits. Narratifs, mais faits quand même.

Les neurosciences et le storytelling font bon ménage. Le second se sert du premier, notamment pour expliquer ses effets et performances. Avec succès, il faut dire, surtout dans la pub, qui a souvent besoin d'être rassurée quant à l'efficacité de ses investissements, avec le neuromarketing.

En storytelling managérial, nous nous en servons plus pour expliquer, décrypter le fonctionnement, les mécanismes.


Bon, de quoi s'agit-il exactement ?

Cela tombe bien : il y a une interview d'un grand spécialiste des neurosciences dans le dernier numéro de Sciences et Avenir (avril 2011).

Antonio Damasio est portuguais, et professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. En plus clair, et du coup très intéressant pour tous ceux qui s'intéressent au storytelling : il dirige l'institut pour l'étude neurologique de l'émotion et de la créativité à l'université de South California. Il est particulièrement connu et reconnu pour ses trouvailles sur les liens entre émotion et connaissance.

Et comme les émotions sont justement le ressort du storytelling...

Antonio Damasio est notamment à l'origine d'une découverte révolutionnaire : le rôle fondamental des émotions dans la prise décision.


Les trouvailles scientifiques d'Antonio Damasio

Antonio Damasio raconte l'histoire (à ce que je sache, il n'est pas particulièrement branché storytelling, alors c'est sûrement qu'il a trouvé que c'était le meilleur moyen de faire partager ses trouvailles) d'un patient intelligent, doué de pas mal de connaissances, et avec un bon sens logique, de bonnes capacités mémorielles, mais qui prenait très souvent des décisions insensées.

Et ces décisions stupides étaient prises lorsque le niveau d'émotions du sujet était très bas. CQFD.

En fait, le patient souffrait d'une lésion de la jonction entre la partie du cerveau régie par les émotions et celle qui est le siège de la raison.

Le neurologue en a déduit que notre corps génère des émotions qui « marquent » les situations de manière positive et négative (J'aime – Je n'aime pas), en fonction de notre expérience accumulée. Ce « marqueur » nous fournit une première impression qui est une aide à la décision.

Bien entendu, Antonio Damasio ne s'est pas basé sur l'étude d'un seul patient, mais a confronté et validé ses théories avec l'examen approfondi de plusieurs dizaines de cas, sur près de 10 ans.

Pour Antonio Damasio : « les émotions sont des programmes complexes et en grande partie automatisés d'actions, menées à bien par notre corps, de l'expression du visage et des postures aux changements dans les viscères et le milieu intérieur ».

Au début, il a été traité de fou, ce qui est toujours plus scientifique comme jugement, que le mot « foutaises ». L'émotion était alors considérée comme étant du niveau de l'animal, et des décisions animales, re-pouark ! (Pourtant, partout autour de nous, quand on voit le genre de décisions prises par toutes sortes de gens, c'est souvent très... animal).

Aujourd'hui, ses thèses sont bien validées, et son livre « L'Erreur de Descartes » se vend très bien.


Les 3 niveaux de conscience... et leur lien avec le storytelling

A présent, Antonio Damasio poursuit ses recherches en ciblant la conscience, dont il distingue 3 niveaux. L'un permet la survie, c'est un niveau de conscience primaire, avec des informations fournies sur l'état de notre corps. Le second est plus élevé : sans pour autant avoir de facultés mémorielles, il permet à l'être-animal de s'adapter à son environnement. Le troisième, le plus évolué, conserve la mémoire des expériences passées, avec une capacité de se projeter.

Et bien, où que l'on regarde dans ces différents niveaux, on trouve une place centrale pour des récits et des émotions. Le mot « expériences » est particulièrement révélateur, parce que des expériences, et bien ce sont des récits, des histoires.

Passionnantes, ces recherches, même si, sur un plan pragmatique, cela ne nous aide pas vraiment dans la pratique du storytelling. Cela nous aide à comprendre un peu mieux les liens de cause à effet, et il est intéressant que des scientifiques avec une vraie démarche scientifique s'intéressent à des notions connexes de notre discipline. Flatteur, aussi.

La mémoire, l'intelligence et le storytelling

Business

Dans un post intitulé "Le pertinent peut venir de l'aléatoire", j'évoquais tout l'intérêt de la non-linéarité (élément clé du storytelling, soit dit en passant).
Philippe Chauvet, VP Business Developments d'Iffremont, a écrit un commentaire très intéressant, que je publie ici dans son intégralité et avec son assentiment :

"Dans un des congrès RFIA (Reconnaissance des formes et Intelligence Artificielle) des années 90, un chercheur imaginatif avait proposé une solution à la panne d'imagination littéraire !

Il avait compilé un corpus conséquent de phrases issues des livres de nos grands poètes et écrivains de Proust à Céline et de Villon à Césaire, peut-être d'autres peut-être plus ! Son outil (appelons le ProCéViCé) marchait par mots clés. L’écrivain en herbe posait quelques mots clés référents à l'idée qu'il voulait développer et ProCéViCé lui renvoyait deux ou trois phrases de son corpus cohérentes avec ces derniers. Restait à notre écrivain en herbe à adopter l'une d'elle, la maquiller un peu pour la faire sienne et poursuivre par reconduction du procédé sur la prochaine idée.

On criera au plagiat, à la mort du copyright, au détournement de l'oeuvre etc etc, mais grosso modo même sans le faire aussi systématiquement, nos neurones paresseux ont adopté la technique depuis belle lurette ... enfin presque ... du moins en toute innocence.

A cet égard je me demande si la pensée d'Alain faisait partie du corpus mais elle nous éclaire un peu sur les limites de ce procédé "intelligent":

"Il est très difficile de juger de l'intelligence d'un homme qui a beaucoup lu, car la mémoire imite merveilleusement l'intelligence".

Est-ce dire que nos chérubins affublés de la mémoire de leurs ordinateurs feront de meilleurs dissertations que leurs aînés ? J'en doute car la beauté vient d'un mélange complexe d'expériences sensitives, de maîtrise du savoir et d'intuition imaginative. Ce mélange va chercher sa substance fine dans la rue, les yeux des amoureux, les pages tournées d'un vieux livre de la bibliothèque Sainte-Geneviève et je ne sais trop quel tableau d'un Chagall !"

Le storytelling concurrentiel de Steve Jobs

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Loin des yeux, peut-être, mais la pensée et les tactiques de Steve Jobs ne perdent pas de leur pertinence.
Oui, Steve Jobs est plutôt bon en storytelling, et je l'admets bien volontiers, même si je suis un Androïdien convaincu (et même pas geek en plus).

Le sujet a d'ailleurs déjà été traité (par moi entre autres et aussi, de manière spécifique, dans ce livre).
Aujourd'hui, je voudrais aborder le storytelling de Steve Jobs sous un angle précis : son storytelling concurrentiel, autrement dit ses techniques pour créer des antagonismes narratifs qui, tout en étant offensivement forts, ne versent pas dans l'agressivité primaire, contre-productive.

Alors, quelles sont-elles ? J'en distingue modestement quelques unes :

1. Le choix du contexte :
Exemple : Steve Jobs, que l'on sait peu fan des présentations de résultats financiers devant des analystes, fait une apparition surprise lors de l'un de ces événements. Pas pour parler finances, mais de concurrence sur le marché des smartphones et des tablettes.
L'effet de surprise est ici essentiel, et le fait que le thème de son intervention dépasse le cadre de l'auditoire l'est également. Apple sait utiliser les différents canaux de diffusion, en real time ou a posteriori.

2. Le choix du thème
:
Complexe mais présenté simplement et avec des antagonismes.

3. Utiliser des histoires, pas un argumentaire :
Cas d'utilisation : la plate-forme Apple, souvent présentée comme fermée, alors que la plate-forme Google est traditionnellement ouverte.J'ai déjà lu des posts de fans d'Apple, qui s'acharnaient à essayer de prouver avec moult arguments que la plate-forme Google n'est pas vraiment ouverte, et celle d'Apple pas réellement fermée etc. Ce genre d'arguments ne fonctionne pas, car ce n'est qu'une opposition de faits qui ne convaincra pas le convaincu de l'autre bord.
Steve Jobs évite ce piège. Iladmet que google est un système ouvert et Apple un système fermé. Mais, dit-il : "les systèmes ouverts ne gagnent pas toujours". Et appuie ses dires avec une anecdote : l'échec de la stratégie ouverte de Microsoft pour les lecteurs audio de musique.
Puis conclut en disant : "nous pensons que le débat ouvert / fermé est uniquement un écran de fumée pour tenter de masquer ce qu'il y a de mieux pour le client. Fragmenté ou intégré : quel est le meilleur système ?".

4. Générer des images chez ses interlocuteurs :

Exemple : quand Steve Jobs parle de l'iPad et quand on le questionne sur l'absence de tablettes de 7 pouces dans son offre. Il parle alors des tablettes de 7 pouces comme de "tweeners" : un mot emprunté au vocabulaire du catch, où il désigne un catcheur à l'attitude ambigüe. Les tablettes 7 pouces sont ainsi trop grandes pour concurrencer l'iPhone et trop petites pour concurrencer l'iPad, autre image.

5. Avoir une histoire unique en son genre, si possible de David contre Goliath :
Apple contre le reste du monde...
Exemple : questionné sur le choix qu'Apple ferait entre perdre des parts de marché et lancer un produit bas de gamme pour occuper le terrain, Jobs répond...
"Nous sommes une entreprise guidé par le software, alors que la plupart de nos concurrents sont dans le hardware. Alors notre but est de proposer le meilleur produit à des prix très, très compétitifs. Nous fonctionnons par itération, pour améliorer sans cesse le produit, en conservant un prix identique, voire en le baissant."
Ce n'est alors pas qu'une méthode de travail qu'il décrit mais une philosophie vécue au quotidien qu'il met en avant.

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